C’est le projet d’une équipe. Il faut établir un cahier des charges qui prenne en compte les besoins thérapeutiques des patients  et les contraintes  des professionnels de santé. Étudier le projet avec les paysagistes, les équipes soignantes, les services techniques de l’hôpital et sa direction,  le mobilier avec des ergothérapeutes et valider l’organisation dans l’espace pour faciliter l’orientation des patients, un point de réassurance indispensable…

 
À Nancy, les quatre carrés du jardin sont dédiés chacun à un élément et offrent une gamme de couleurs pour les végétaux. Le carré  feu est  dans une harmonie rouge orangé, celui de l’eau une palette de bleus et blanc. Des œuvres d’art conçues spécifiquement pour renforcer l’attractivité et l’harmonie du lieu tout en intégrant le projet de soin s’allient aux végétaux. Tout est conçu pour solliciter les souvenirs.

Résidents d’EHPAD, autistes, personnes souffrant de maladies chroniques, psychiques ou atteintes de la maladie d’Alzheimer, résidents ou patients bénéficient parfois dans leurs établissements de l’existence de jardins thérapeutiques. Les initiatives se multiplient pour permettre au plus grand nombre accéder dans l’éventail de leurs soins aux bienfaits du jardinage. Le Dr Thérèse Jonveaux, neurologue,  travaille au centre Paul Spillmann du CHRU de Nancy. Elle revient sur l’évolution du jardin thérapeutique «  art, mémoire et vie » créé en 2007.

Dr Thérèse Jonveaux, neurologue, 
CHRU Nancy, centre Paul Spillmann

Quelle est la place du jardin dans l’histoire de la médecine ?

On connaît tous les jardins des abbayes. On sait moins que les hôpitaux et les hospices entretenaient de grands potagers pour subvenir à leurs besoins alimentaires et demandaient à leurs résidents, malades en état de santé et indigents, de jardiner. Il s’agissait autant d’une activité de survie que d’un acte thérapeutique. Au XIXe siècle, des précurseurs comme Florence Nightingale ont fait entrer la lumière et l’air dans les hôpitaux. Avant la découverte des antibiotiques, pour éviter les contagions, de grands espaces verts séparaient les pavillons. Beaucoup sont devenus des parkings et ne demandent qu’à redevenir des foyers de biodiversité dans les villes.

« Avant la découverte des antibiotiques, pour éviter les contagions, de grands espaces verts séparaient les pavillons. »

Comment est né ce jardin ?

En 2007, le service du CHRU de Nancy est venu s’installer dans un hôpital du centre-ville de Nancy , rejoint en 2012 par l’Unité Cognitivo Comportementale. La cour d’honneur du centre Paul Spillmann offrait un espace carré de presque 4 000 m2, divisé en quatre parties et planté à la Française. D’expérience, je connaissais l’importance de l’environnement pour les personnes atteintes de la maladie d’ Alzheimer hospitalisées, leur besoin de déambulation et d’un environnement stimulant. Nous avons donc décidé de rendre cet espace « thérapeutique ». Comme il n’y avait pas de publications en français sur le sujet, nous avons consulté la littérature américaine.

Quelles sont les étapes d’un jardin thérapeutique ?

C’est le projet d’une équipe. Il faut établir un cahier des charges qui prenne en compte les besoins thérapeutiques des patients  et les contraintes  des professionnels de santé. Étudier le projet avec les paysagistes, les équipes soignantes, les services techniques de l’hôpital et sa direction,  le mobilier avec des ergothérapeutes et valider l’organisation dans l’espace pour faciliter l’orientation des patients : un point de réassurance indispensable.  
À Nancy, les quatre carrés du jardin sont dédiés chacun à un élément et offrent une gamme de couleurs pour les végétaux. Le carré  feu est  dans une harmonie rouge orangé, celui de l’eau une palette de bleus et blanc. Des œuvres d’art conçues spécifiquement pour renforcer l’attractivité et l’harmonie du lieu tout en intégrant le projet de soin s’allient aux végétaux. Tout est conçu pour solliciter les souvenirs.

Quel est le rôle des œuvres d’art dans ce jardin ?

Elles pallient l’absence de plantes pendant l’hiver. Les œuvres, figuratives ou abstraites, font référence à la culture lorraine familière aux patients. Couleurs, travail de surface : les matériaux sont choisis pour stimuler les sens. L’artiste qui crée des œuvres pour un tel jardin est d’abord au service du projet de soin. Une œuvre mal étudiée peut faire peur aux patients comme ce mobile aux oiseaux installé dans le patio d’un hôpital américain. À Nancy, nous avons travaillé, entre autres, avec le Dr Reinhard Fescharek qui est médecin et sculpteur. Avec les années, nous observons que la conception artistique globale du jardin potentialise ses effets bénéfiques sur les patients ce qui donne une formule où Art + Végétal = > à 2.

Qui sont vos patients et quel est l’impact du jardin sur leur état de santé ?

Nos patients sont des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer à une phase évoluée souffrant de troubles psycho-comportementaux et en situation de crise. Ils font des séjours de trois à quatre semaines chez nous. Les activités du programme de soins sont adaptées à leurs capacités restantes. Leurs capacités cognitives, la mémoire, l’orientation espace-temps, les savoirs faire acquis de longue dates, la communication, leurs centres d’intérêt sont sollicités en fonction des objectifs thérapeutiques. Les huit derniers jours permettent de préparer à la sortie et de transmettre les observations réalisées aux aidants familiaux ou professionnels. 
Les bénéfices sont attestés et ont fait l’objet de plusieurs thèses de psychologie et de médecine. Les patients gagnent en autonomie et communiquent mieux. Ils ont plus d’appétit, sont plus éveillés le jour et ont un meilleur sommeil la nuit, ce qui permet de diminuer sensiblement les doses de sédatifs.

« Nous observons également de bons effets sur les soignants. Ils sont moins sujets au stress, à l’épuisement professionnel. »


Nous observons également de bons effets sur les soignants. Ils sont moins sujets au stress, à l’épuisement professionnel. Les échanges avec les familles au jardin sont plus détendus en dehors d’un cadre hospitalier souvent oppressant et elles  peuvent participer à des ateliers réunissant  parents et enfants.

Vos retours d’expérience ?

A ce jour, plus de  4 000 patients, plusieurs centaines de professionnels et de proches, ont bénéficié de ce jardin thérapeutique qui a fait l’objet de plusieurs articles internationaux. Nous avons beaucoup d’interactions avec d’autres structures et de nombreux soignants, de toutes disciplines, découvrent l’intérêt thérapeutique des jardins.  Nous participons également à des enseignements et travaux d’écoles d’architecture, d’agronomie et de paysage.  D’ailleurs, nous envisageons de concevoir des cursus courts de  formations professionnalisantes et un cursus pluridisciplinaire pour former des chercheurs à l’évaluation des espaces se réclamant du statut de jardins thérapeutiques. Avec l’ARS Grand Est, nous avons créé un outil informatique qui permet une aide à l’élaboration du cahier des charges d’un jardin thérapeutique et de faciliter le dialogue avec les paysagistes. Ce sera un outil précieux, pour les ÉHPAD en particulier. La clôture des tests est prévue à l’automne 2018 et nous espérons qu’il sera mis à disposition des établissements de soins et d’accueil d’ici début 2019.

« Avec l’ARS Grand Est, nous avons créé un outil informatique qui permet une aide à l’élaboration du cahier des charges d’un jardin thérapeutique et de faciliter le dialogue avec les paysagistes »

Plusieurs initiatives remarquables en France dans l’actualité du jardin thérapeutique… Les jardins qui font du bien de la Fondation Cognac-Jay
Madame Jay, fondatrice de la Samaritaine, était une visionnaire de bon sens. En 1906, elle dotait son village natal d’une maison du médecin et d’un jardin botanique.  Aujourd’hui plusieurs établissements de sa fondation, en Île de France et en Haute-Savoie, permettent à différents publics de bénéficier des effets thérapeutiques des jardins. A Rueil Malmaison, l’Ehpad Cognac-Jay  comporte un parc, un potager, des ruches et un verger fréquentés par les 121 résidents. Mobilisant tous les sens, c’est au fil des saisons un réservoir inépuisable de souvenirs et d’émotions pour des hommes et des femmes qui ont 88 ans d’âge moyen. En Haute-Savoie, les 64 handicapés psychiques du Foyer d’accueil médicalisé de Monnetier-Mornex  aident à l’entretien d’une grande terrasse paysagée. Des jardins carrés, certains surélevés, permettent aux résidents de retrouver l’estime de soi et de créer du lien entre le personnel et les soignants. En 2006, l’hôpital Cognacq-Jay, dans le XVe  arrondissement de Paris, a été repensé par l’architecte japonais Toyo Ito. Toutes les chambres donnent  sur un jardin. Des ateliers de jardinage sont proposés aux patients en soins de suite de l’hôpital et aux jeunes autistes de l’institut médico-éducatif. Pour la « Jardin-thérapeute » Anne Surdon les bénéfices génèrent du mieux-être : « Ces ateliers font appel à des capacités sensorielles, cognitives et motrices. Prendre soin du végétal, c’est prendre soin de soi ».

Jardins de Mémoires au Domaine national de Saint-Germain-en-Laye
Jusqu’au 1er octobre 2018, le domaine national de Saint-Germain-en-Laye offre une promenade sensorielle aux personnes souffrant de maladies psychiques. Une initiative de l’association Arts Convergences dans le cadre du programme Culture & Santé soutenu, entre autre, par Sophie Cluzel, secrétaire d’État chargée des personnes handicapées et l’ARS Ile-de-France. Des artistes contemporains ont investi les allées et les grandes perspectives du parc. Jouant du vent, des voix ou du bourdonnement des abeilles, leurs œuvres invitent au partage, au dialogue et favorisent l’accès des personnes malades à la création artistique. 

Deux liens vers des vidéos sur Nancy
https://www.dailymotion.com/video/xvkrxl
https://www.youtube.com/watch?v=7Z_tLgxsr2g

le 10 septembre 2018,par Laurent Joyeux

Grand angle