Ces dernières années, de nombreux hôpitaux, maisons de retraite et autres structures pour personnes âgées ont aménagé des jardins spécialement conçus pour l’accompagnement et la prise en charge de malades Alzheimer. Mais, pour être réellement thérapeutiques, ces jardins doivent être conçus selon un cahier des charges bien précis. L’implication des soignants est également une condition sine qua non à la réussite de cette thérapie non médicamenteuse qui se développe de plus en plus.

Le jardin comme ordonnance.

Mieux, le jardin comme médicament. Alors que depuis le 1er août 2018, les quatre traitements dits « anti-Alzheimer » (Ari- cept, Ebixa, Exelon, Reminyl) et leurs génériques ne sont plus remboursés par l’Assurance-maladie car jugés peu efficaces par la Haute autorité de santé, d’autres solutions sont mises en avant. Ainsi, parallèlement à l’annonce de cette décision, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, a fait part de sa volonté de développer les thérapies dites « non médicamenteuses » dans la prise en charge des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer et autres troubles cognitifs. Parmi elles, il en existe une bien particulière: le jardin thérapeutique. Si l’intérêt des jardins dans le soin existe depuis la plus haute antiquité, tout espace vert ne peut cependant pas être considéré comme un jardin thérapeutique. Ce qui nécessite une définition et quelques précisions préalables. « Le problème est de savoir quel est le seuil du thérapeutique. Est-ce que le thérapeutique revient à dire que l’on se sent bien ou est-ce à partir du moment où il y a un impact positif sur une pathologie clairement diagnostiquée? » interroge Étienne Bourdon, architecte paysagiste et doctorant en gériatrie. Ainsi, au Moyen-Âge, les hôpitaux avaient des espaces cultivés dans lesquels les patients venaient participer à la production de fruits et légumes. Cela avait certes certains bienfaits sur les personnes, mais cela ne peut pour autant pas être considéré comme un jardin thérapeutique. « On utilisait déjà l’environnement et la nature comme moyen curatif. Ce n’est donc pas une notion qui tombe du ciel au XXIe siècle. Mais, cela n’avait pas encore de valeur scientifique », analyse le Dr Thérèse Jonveaux, neurologue.

Ces jardins se sont développés dans les années 1980 au Canada, aux États-Unis, en Grande-Bretagne et au Japon. En France, ils ont été reconnus par le ministère de la Santé lors de la mise en place du plan Alzheimer 2008-2012 (mais ils sont aussi recommandés pour les centres hospitaliers, psychiatriques, éducatifs, pour cérébraux lésés, pour personnes atteintes de troubles du spectre autistique, âgées, vulnérables, fragilisées, dépendantes, handicapées… NDLR). Et l’une des premières structures à mettre en place un tel dispositif (inauguré en 2010) a donc été le CHU de Nancy avec son jardin « Art, mémoire et vie » pour les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.

Quid des malades Alzheimer à domicile ?

Si les études scientifiques portant sur les bienfaits des jardins thérapeutiques en établissement se multiplient, les spécialistes ne sont pas d’accord quant à un éventuel gain pour les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer vivant chez elles. Ainsi, pour Philippe Walch, « même un balcon peut suffire. Il faut juste réfléchir à la manière dont on va l’agencer pour que cela réponde vraiment aux bienfaits de la personne. En l’occurrence, une des choses fondamentales c’est le sens du toucher, du goût, la vue et l’odorat ». À l’inverse, Thérèse Jonveaux estime qu’un jardin personnel « n’est pas un jardin thérapeutique, il n’a pas été conçu comme cela ». Même si elle l’admet, « la nature dans son ensemble est bénéfique ». Ce qui n’a toutefois rien à voir avec un jardin thérapeutique…

 Le jardin, partie intégrante du processus de soin

Mais en quoi consiste un jardin thérapeutique? Quelles en sont les particularités? Pour Philippe Walch, paysagiste et membre de la Fédération française Jardins, nature & santé, le premier critère à respecter est l’accessibilité. « Quelqu’un qui est en fauteuil, en déambulateur ou avec une canne doit pouvoir avoir accès au jardin sinon ça n’a pas d’intérêt », explique-t-il. Plus précisément, pour Étienne Bourdon, fondateur de O Ubi Cam- pi, une société spécialisée dans la création de jardins thérapeutiques, cela doit être un espace de bienveillance : « En effet, vous pouvez avoir le jardin le plus génial du monde, si personne n’y va cela ne sert à rien. Il faut que les personnes fragiles aient envie d’aller dehors sans avoir à les forcer. Il faut quelles puissent s’approprier l’espace. » Pour Thérèse Jonveaux, la principale caractéristique d’un jardin thérapeutique est qu’il doit faire partie intégrante de l’accompagnement des personnes et du processus de soins. Dans le cadre de la maladie d’Alzheimer, il doit donc avoir été pensé en étroite collaboration entre la direction d’un Ehpad, l’équipe accompagnante, le paysagiste, les patients et leurs proches. « On n’utilisera pas et on ne concevra pas un jardin de la même façon selon les compétences de l’équipe en place et selon le public à atteindre, assure-t-elle. C’est-à-dire que l’on ne va pas concevoir le jardin de la même façon si l’on s’adresse à un hôpital pour enfants, à un hôpital psychiatrique ou à des patients Alzheimer. Il faut partir de leurs symptômes, de leurs besoins et de leurs souhaits. » Créer un jardin en impliquant les résidents et les équipes pluridisciplinaires, c’est ce qu’a fait l’Ehpad Nauton Truquez (121 résidents dont 25 % de malades Alzheimer) de Peyrehorade, dans les Landes, lauréat du tout premier prix du Jardin thérapeutique en 2011. Celui-ci comprend un jardin à la française, un jardin de rencontres avec des bancs, un jardin des senteurs avec des herbes aromatiques, un étang, un potager, etc. « Pour les résidents atteints de- troubles cognitifs, nous avons aussi acheté des bacs végétalisés à hauteur de personnes assises que nous utilisons pour faire des plantations, précise le directeur. Le jardin thérapeutique est partie intégrante de l’accompagnement des personnes. C’est même un des points fondateurs du projet établissement de la structure. »

Des bienfaits pour les patients et les soignants et tout ceci est bénéfique pour les résidents qui se concentrent sur le travail de la terre, ce qui les apaise, les calme. Ce qui n’est pas négligeable compte tenu de certains troubles liés à la maladie. « Cela a aussi un impact sur les soignants, note Gilles Lamourelle, directeur de l’établissement. Ils estiment être beaucoup moins dans la productivité de l’accompagnement (toilette à la chaîne par exemple). Grâce au jardin, ils peuvent mettre en place un accompagnement personnalisé. Ils se sentent plus bienveillants. » Ce qui a aussi été démontré par le jardin thérapeutique du CHU de Nancy. « Nous avons fait une thèse sur l’effet de prévention du burn-out, renseigne Thérèse Jonveaux. Nous avons comparé notre unité Alzheimer, le soin de suite gériatrique et l’unité de soins palliatifs à des établissements de la région qui font les mêmes activités mais dans des services qui n’ont pas de jardin thérapeutique. Cela a permis de prouver que le jardin thérapeutique est bénéfique aux soignants. » Un jardin thérapeutique nécessite aussi des plantes spécifiques, avec des couleurs, des odeurs distinctes. Cela doit être un véritable espace sensoriel, qui réponde à un cahier des charges bien précis, qui apporte une valeur ajoutée à la structure auquel il est accolé. « Une des difficultés du milieu institutionnel (hôpital ou maison de retraite) est que les lieux sont très pauvres en sens, estime Thérèse Jonveaux. Il faut donc que le jardin thérapeutique apporte une dimension sensorielle plus importante que l’intérieur. Cela va passer par les couleurs, les senteurs, les textures des végétaux, le goût des végétaux comestibles, etc. » Cependant la neurologue l’assure « les plantes ne suffisent pas dans un jardin thérapeutique ». En effet, il faut aussi l’organiser d’une manière adaptée, pour que les personnes s’y sentent bien, quelles aient des repères et puissent y circuler sans s’y sentir angoissées de retrouver leur chemin. Ce qui implique enfin d’introduire des normes de sécurité, d’autant plus pour les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. « Cela passe notamment par des garde-corps à la norme, avec des matériaux non blessants, souligne Philippe Walch, paysagiste. De même, il ne faut pas de pentes déplus de 5 %. Il faut des largeurs d’allées d’1,40 m minimum pour qu’un fauteuil passe avec un accompagnant sur le côté. Il faut des aires de retournement pour faire demi-tour et que les chemins soient en boucle, que tout chemin qui commence revienne sur lui-même. Comme ça quelqu’un qui est en perte de cognition ne peut pas se perdre. » «Mais il faut que cette question sécuritaire soit raisonnablement interprétée par les équipes dirigeantes, nuance-t-il. En effet, si les personnes âgées dépendantes sont déjà enfermées toute la journée dans un établissement et quelles le sont aussi dans le jardin, ça n’a pas de sens. » Comme souvent avec la maladie d’Alzheimer, tout est donc question d’équilibre… B

DOC’alzheimer N°33 Avril-mai-juin 2019